Acouphènes

Publié le par Dirty Epic

J'ai quelque peu négligé ce blog ces derniers temps, la faute aux vacances, sans doute. Et je profite de ce retour pour partager avec vous une nouvelle. J'espère qu'elle est bonne, je vous laisse juge.
Je préviens d'avance mon lectorat, certains passages (la plupart) peuvent choquer, donc veuillez éloigner les esprits les plus jeunes, le mot "sang" revient souvent.
Bonne lecture !








                Acouphènes




Je suis née en prison, un matin d’hiver. Ma mère, emprisonnée pour homicide involontaire, ne m’a connue que rouge et couverte de sang. Elle est morte jeune, je ne sais pas quand, mais je m’en fiche ; elle m’a donné une vie dont je n’ai jamais voulu. Je ne sais même pas si elle est sortie de prison avant de mourir. Mourir en prison, naître en prison. C’est sans doute le seul lien que j’ai trouvé avec ma mère.

 

Jusqu’à l’âge de 11 ans j’ai grandi entre quatre murs. Mon père était plutôt gentil, jusqu’à ce que l’alcool le tue. Il s’est endetté pendant des années afin de maintenir son taux d’alcoolémie. Ma chambre faisait la taille d’un lit deux places, avec un matelas simple posé à même le sol. Mes posters représentaient des stars éphémères découpées dans le programme télé. Ma mère ne m’a jamais manquée, peut-être parce que mon père ne parlait jamais d’elle. En revanche mon père pleurait souvent. Il disait que le vin faisait oublier et le whisky souvenir. Une fois j’ai goûté le fond d’un verre alors que papa dormait. J’ai cru boire des clous tellement ça piquait. J’ai craché le reste et papa a grogné.

« Encore un de foutu » il a dit. Il disait toujours ça.

Un jour, j’ai eu des acouphènes. Papa a dit : « Quelqu’un parle de toi ». Comme personne ne me connaissait, j’en ai conclu que c’était ma mère. « Les oreilles sifflent, quelqu’un persifle » disait la vieille qui habitait au dessus. C’est comme ça que j’ai appris le mot persifleur. Mais on m’a dit que mersifleur n’existait pas. Pourtant ça paraissait plus logique dans mon cas.

Quand mes oreilles ont commencé à siffler, je ne savais pas d’où ça venait. Pendant plusieurs jours j’ai cru qu’un appareil électrique était caché dans ma chambre. Je l’ai rangée dix fois sans rien trouver.

 

Parfois je n’entends rien, souvent je n’entends que ça ; un bourdonnement sourd, le cri strident d’une télé froide, le souffle d’une bouilloire. J’ai oublié ce qu’était le silence un jour que j’ai oublié. C’est arrivé sans raison.

Après six mois de plaintes auprès de mon père, il a enfin consenti à m’emmener chez un médecin. Il n’a rien trouvé ; il a voulu me rassurer en disant : « Vous savez, 15% de la population a des acouphènes, certains ne le savent même pas. Le mieux c’est de les ignorer. »

Mais quel gros con ! C’est moi qui vis avec ça ! Je n’ai jamais eu de walkman comme les filles de ma classe et je paie le prix fort !

Et voilà, je m’énerve, ça siffle, c’est encore plus aigu ! C’est comme si quelqu’un enfonçait une aiguille dans mon oreille… Pourquoi ? Ma vie est assez nulle comme ça, j’appelle ça l’acharnement divin ; je suis là pour concentrer la misère du monde.

Ca y est, j’entends le silence, ou plutôt un iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii incessant. Mais moins fort qu’avant. Le sifflement ne me quittera plus, il sera ma petite douleur intime, mon ennemi intérieur. Je vais faire comme a dit le docteur : faire avec, m’y habituer.

 
Le temps passe.
L’horreur ne passe pas.

C’est désagréable. Non, pire, insupportable, exaspérant. Je n’entends plus. Je perçois derrière un bruit blanc ambiant. Le son le plus monotone du monde. Et quand il y a des variations c’est pire. Ca monte, ça vrille, ça transperce, ça charcute. Un train freine dans ma tête et mes oreilles déraillent.

Le bruit, le bruit, la fureur, les élans aigus ! Je n’en peux plus ! Arrêtez ça !

iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…
 

J’ai oublié la rumeur du monde, je ne l’entends plus. Ecouter l’extérieur n’a plus d’intérêt face à mon mur sonore. La décision fut finalement facile à prendre. Retrouver le silence était évident. Se boucher les oreilles ne servait à rien, alors j’ai décidé d’enfoncer un fil de fer (un trombone pour être exacte) à l’intérieur du trou.

La sensation était froide. Avec un peu de douceur aussi. Je n’ai jamais fait l’amour, mais me faire pénétrer comme ça m’a procuré un curieux plaisir. Et j’ai eu le courage d’aller jusqu’au bout.

J’entendis un bruit énorme, assourdissant, le fil touchait la paroi du tympan, je le sentais frapper, gratter. Il était là, prêt à agir. C’est là que j’ai forcé.

Plus rien. Quelle chaleur d’un coup. Je me sentais moite, la tête me tournait. La douleur couvrait le son. Ou n’y avait-il plus de son ? Une chose est sûre, à cet instant précis je n’entendais plus rien. Le sang ruisselait de mon oreille. Dans le miroir, mon visage était rouge, mes cheveux étrangement collés sur ma joue, un peu poisseux. Mais je riais. J’étais enfin libérée et allais retrouver le calme.

J’ai attendu un peu avant de percer la seconde oreille. Je voulais faire ça bien, profiter une dernière fois de cet orgasme irréversible. Pendant deux jours j’ai vécu essorée d’une oreille. Je la nettoyais avec le whisky de papa. J’entendais toujours les acouphènes, mais de loin. Je savais qu’une fois la deuxième oreille tuée tout irait mieux. Prendre le mal par la racine.

Et j’ai pris mon temps ; j’ai taillé un fil très fin, bien droit et souple, pour bien parcourir le conduit. Je voulais tout sentir en profondeur. J’ai chauffé le fil avec un briquet pour ne pas être gênée par le froid métallique et me concentrer sur la douceur. Je suis restée calme pendant toute l’opération, prenant soin de ne pas griller les étapes. La progression était infime. J’ai commencé par le lobe, caressé lentement, puis j’ai effleuré le cartilage, continuant doucement vers le trou. Je sens le fer dans ma tête, qui gratte, contourne, rampe. Je n’ai pas peur, je sais où je vais, j’avance vers le silence et la liberté.

Le silence.
POC.
Le silence.

Ca saigne en abondance, la douleur éteint tout. Je n’ai plus de sifflement. Mes oreilles sont désormais inutiles, mais je ne souffrirai plus.

Je rince au whisky et bois une gorgée pour me calmer. Dieu que c’est bon de ne plus rien entendre ! Ni le monde, les acouphènes. Je profite, je savoure ce silence si léger. Je n’entends RIEN.

 

Mais tout cela ne dura qu’un temps. Un matin je me suis réveillée, les acouphènes étaient revenus. Dans un livre de médecine j’ai lu : « les sourds peuvent subir des hallucinations auditives. » En quoi est-ce une hallucination si je l’entends en permanence ? Je l’entends ! Même sans oreilles ! Le bourdonnement, le souffle, le bruit qui n’a pas de nom. Je me dis que Jeanne d’Arc, plutôt que d’être prise pour une folle, a préféré dire qu’elle entendait la voix de Dieu, plutôt que les cris du diable. Moi je n’entends rien, ou alors j’entends tout. Je ne sais pas. Mon seul refuge est le sommeil, quand j’arrive à surmonter les acouphènes au moment de m’endormir, les pires.

 

J’ai commencé à méditer pour comprendre d’où venait le bruit. Assise dans le noir, je me concentrais pour explorer chaque partie de ma tête. Bouche ouverte, fermée, le son n’était pas le même. Je restais éveillée des nuits entières pour ne pas laisser le son s’échapper. Remonter à l’origine.

C’est là que j’ai compris. Le bruit venait du fond de ma bouche, qui formait une caisse de résonance. Pas de doute, ce sont mes dents. Le travail sera plus dur cette fois. Mon unique visite chez le dentiste se déroula dans les pires conditions, j’avais mordu ses doigts et il m’avait enlevé une dent trop cariée. Toujours ça de moins à faire.

Devant le miroir, la pince paraissait immense dans ma bouche. Je n’ai pas pu crier à cause du sang. Il a coulé dans ma gorge, je croyais me noyer ; il débordait de ma bouche dans un flot interminable. Je l’ai craché dans le lavabo et sur le miroir. Encore mon reflet rouge qui me regarde.

Seulement une dent et tout ce sang ; et cette douleur… Je ne sais même pas combien il en reste, c’est pour ça que je commence par le fond. Toute chasse doit être méthodique, et celle-ci sera longue.

J’ai déjà cinq dents alignées sur le bord de la tablette, c’est vraiment gros une dent, c’est comme d’avoir un iceberg dans la bouche. Le whisky de papa n’est plus une solution, ça pique trop. J’ai donc emprunté les médicaments de la vieille du dessus.

Je me suis habituée au goût du sang, même si j’ai vomi plusieurs fois. Maintenant je lui trouve un goût intéressant, épais et sucré. Je sais que je suis en bonne voie puisque je n’entends plus rien, pas même le moindre larsen. En une semaine j’ai vidé ma bouche. J’ai fini par m’habituer à la douleur. Mais je préfère souffrir qu’entendre. En passant ma langue je sens chaque trou dans mon palet. C’est désagréable, j’espère que je m’y ferai rapidement

et j’entends toujours ce PUTAIN DE SON ! J’ai pourtant jeté toutes les dents dans les toilettes ! Je ne devrais plus les entendre, elles sont loin ! Et ce bruit est toujours en moi, me torture, me viole. Il s’amuse à me faire souffrir avec son rire de porte qui grince. Et ma langue qui continue de se balader entre les tombes de mes dents. Ce vide dans ma bouche, cette sensation de mort… Quand je crie, j’entends ma voix qui résonne dans ma tête, mais ça ne couvre que quelques secondes les acouphènes.

 

Ma langue bouge trop, elle a trop d’espace, elle devient folle à se tortiller et à fouiller les trous derrière les lèvres.

Je l’ai coupée. D’un coup de ciseaux, tchac ! Bon débarras le steak remuant ! Je l’ai regardé tomber au creux de l’émail blanc du lavabo. Elle était plutôt jolie avec ces lignes de sang éclaboussé tout autour. Si j’avais pu, je l’aurais prise en photo.

La souffrance est vite partie et je ne me suis jamais sentie aussi légère. Le silence, l’absence de tout. Ce néant est si reposant… Je ne sens plus rien, je suis sur un nuage doux et cotonneux, pourtant la bouteille de papa est vide depuis longtemps.

Mais en m’allongeant j’ai senti. Mes yeux tombent. La tête en arrière, je sens que mes yeux glissent au fond de ma tête. Ma bouche est vide, tout est creux, rien ne peut les retenir. Et s’ils m’étouffaient pendant la nuit ? Oh non je ne veux pas mourir… Je suis si près du bonheur ; ai-je vraiment besoin de mes yeux ? Il faut que je m’en débarrasse, je suis proche du but.

 

Pour les yeux l’affaire se compliquait, je ne savais même pas mettre des lentilles. Alors j’ai pris une ventouse, un vieil Aspivenin qui traînait dans l’appartement depuis toujours. Là ça a fait mal, vraiment mal. Mais je ne voulais pas me crever les yeux. Même crevés ils auraient fini par tomber. J’ai retiré le premier œil et j’ai réfléchi ; je couperai les deux nerfs en une fois, pour ne pas rater.

J’ai replacé la ventouse sur la seconde orbite et j’ai tiré encore une fois. Il sortit beaucoup plus facilement. J’avais envie de vomir parce que je ne pouvais plus fermer les yeux. Ma vision tanguait, je ne distinguais que des formes vagues, mes pieds, mes doigts, tout était flou et remuant. J’ai eu du mal à saisir les deux globes ; ils étaient humides et gluants ; ils glissaient, et ironiquement, je ne pouvais pas les voir. Je ne pouvais pas me fier à ce que j’étais forcée de voir. Je les saisis enfin. Je cherchai à tâtons la paire de ciseaux.

D’un coup.
Noir.
Silence.
Silence ?
 
 

Je n’entends pas le bruit du stylo qui gratte le papier. Les acouphènes couvrent tout. Je suis dans une bulle rempliiiiiiiiiiiiiiiie de sifflements. J’écriiiiiiiiiiiiiiis sans savoir si quelqu’un pourra me lire. Ou me relire.

Et je ressens déjà des petits picotements, tout au fond de mes doigts.
 

Publié dans Beams

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Dirty epic 26/02/2009 10:36

Dans l'émission il y a avait un homme qui était vraiment atteint, même dans un environnement au volume sonore élevé il entendait ses acouphènes. C'était un cas extrême mais ça fait quand même relativiser.La plupart des médecins sur le plateau était incapable de dire si un traitement efficace verrait le jour, tout est traité au cas par cas.Pour ce qui est de l'ouverture sociale, je dirais que ça dépend de la nature des gens. Je n'entends pas mes acouphènes quand je suis accompagné, mais seulement quand je suis seul dans le silence. Il est donc plus facile de les fuir en cherchant la compagnie ;-)Mais quelqu'un ayant des tendances dépressives peut facilement tomber très bas.

Napaljari 26/02/2009 07:30

Je dirais à Chloé de pousser un peu plus l'analyse .Es tu atteinte d'acouphènes?Si oui,comment vis tu cela?Dans l'hypothèse inverse,comment es-tu à même d'évaluer la souffrance générée par cette "pathologie"?A Dirty Epic:j'ai raté cette émission mais il est certain qu'être acouphénique limite l'ouverture sociale et crée une forme d'enfermement dont il est très difficile de s'extraire.Bonne journée à tous!

Chloé 09/02/2009 13:58

Franchement vous allez vous imaginer des choses affreuses comme ça, faut vraiment être dégouté de la vie, ca me donne envie de vomir tout ça. Vous etes façiné par l'autodestruction c'est désolant.

Dirty Epic 09/02/2009 15:02


La  tout de suite sur France 5 il y a une émission sur les acouphènes, la dépression et l'enfermement sont des conséquences des acouphènes.
Cette nouvelle n'est pas sur l'autodestruction mais sur l'enfermement, le fait que la fille se coupe les sens un par un, l'ouie, la vue, le gout, le toucher. Et le fait que l'acouphène soit une
souffrance qui ne se voit pas et qui ne se partage pas.


Napaljari 26/10/2008 15:58

C'est en parcourant le net à le recherche d'infos relatives aux acouphènes que j'ai découvert cet écrit puissant.Acouphénique,je peux comprendre que l'on soit conduit au désespoir tant le monde bascule lorsque ces sonorités parasites marginalisent.Cette "maladie" a l'invisibilité pour caractéristique.Vous êtes enfermé avec votre maelstrom de fréquences multiples et variées.Elles ne vous lachent jamais.Le silence devient l'ombre d'un souvenir apaisant...Je suis donc touchée par cet écrit si bien construit .Bravo!

Alexandre 04/03/2008 13:27

OK, j'avoue, j'ai VRAIMENT fait une chute de tension au milieu de la lecture. J'ai dû me coucher 10 minutes pendant lesquelles j'ai flippé à mort vu que j'entendais un "ccchhhhhhh" dans mes oreilles, et je me disais "ça va, c'est pas aussi terrible qu'un "tttttttiiiiiiiiiiiiiiiiiiii". Puis j'ai pris une douche. horrible. Mais donc efficace.

Dirty Epic 04/03/2008 15:13

Je dis merci à tous pour ces commentaires peu constructifs mais très encourageants.Tout le monde a mis la main à la pâte pour m'aider, aussi bien dans la relecture que dans la diffusion (suivez mon regard en direction d'Amèle ;-)Et je m'excuse auprès d'Alexandre, cher chancelier, je ne voulais pas vous choquer. L'atteinte à l'intégrité physique est gênante pour tout le monde, mais chacun à son seuil de tolérance. Je pense avoir la meilleure place en écrivant et en ne "subissant" pas la lecture.Et merci encore :-)