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Jeudi 14 février 2008
Longtemps j'ai arpenté les rues, quelle que soit la ville, j'aimais marcher au hasard des trottoirs, me  perdre à des carrefours trop nombreux, les allées s'étoilant autour d'une place.  Arpenter le bitume était pour moi un plaisir urbain, de jour comme de nuit,  je déambulais encapuché même sans pluie, mes écouteurs occultant la rumeur citadine.
J'ai rencontré les villes sous un autre angle en sortant des rues, en pratiquant les allées, les ruelles, les jardins, les cours privées.  Charleville-Maizières est une ville de vieux avec ses magasins de prothèse auditives, Grenoble c'est Metz avec des montagnes au bout des boulevards, Nancy est vivante la nuit, des rollers-man aux prostituées en passant par les punks à chien,  Metz est une clinique asceptisée, Strasbourg un régal pour les yeux, la place de la gare sous la pluie à 6h du matin reste l'une des plus belles banalités de ma vie.
J'ai vécu mille choses dans les rues désertes des villes la nuit, je me suis baigné dans la fontaine d'Amphitrite place Stanislas, j'ai mangé du saucisson et du pâté accompagné d'un bourgogne aligoté sous l'arc Héré, j'ai chevauché l'un des loups de l'hôtel des Loups, j'ai dompté un Lion dans les jardins du Luxembourg, je suis monté sur un camion qui transportait des chalets d'un marché de Noël, j'ai fait des parties de sonnette, pris des photos au me couchant au milieu de la route, couru après un écureuil, roulé dans une poussette, puis un caddie.
J'aimais la rue comme personne. Même dans mon appartement je passais mon temps à regarder la rue, comme les vieux qui s'ennuient trop pour regarder la télé. Combien ont déjà pris le temps de s'arrêter, de s'asseoir par terre et de contempler le béton, ses motifs aléatoires, ses jointures approximatives, sa chaleur granuleuse.

Mais la rue, je ne l'aime plus. Aux intersections, aux coins des immeubles jadis accueillants, près des arbres trop verts, ont poussés des poteaux étranges aux clochettes recourbées, comme des réverbères noires où ne sort aucune lumière. Ces sphères sombres sont des globes oculaires ; dans leur orbite roulent des caméras inquisitrices, des yeux perçants et rapides, tournant partout, sans rien voir, juste pour dire "je suis là".
Ces caméras sont partout. En quelques mois elles se sont répandues et c'est comme si personne n'avait rien vu.
Cette semaine je suis resté près de l'une d'elles, pendant 10 minutes, à l'observer, à chercher à la comprendre, comme un micro-organisme. Ses mouvements sont vifs, précis, elle sait où regarder, guette les points stratégiques. Toutes les 15 secondes elle change d'angle, scanne le monde de son regard noir. Et je crois qu'elle m'a vu. Intriguée qu'un passant lui prête attention. Puis elle a détourné le regard, sans doute par timidité devant mon insistance.

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Quand j'étais au collège j'ai lu 1984. Un roman qui se passe deux ans seulement après ma naissance, je me disais "c'est kitsch, c'est déjà passé et ça ne s'est pas passé comme ça". Je trouvais assez gros que la télé nous regarde autant qu'on la regarde ou qu'un visage moustachu imprimé sur des affiches scande "Big brother is watching you". Pour moi c'était du folklore totalitaire, post Stalitler.
Et je me moquais des gens qui criaient au loup en disant : l'état centralise toutes les données internet, les fournisseurs d'accès savent tout de vos clics, votre téléphone portable permet de vous situer n'importe où par triangulation... Pour moi c'était du X Files, comme quand on dit 'bombe' et 'terroriste' au téléphone on est tout de suite mis sur écoute. De la paranoia hollywoodienne...
Aujourd'hui tout va bien, on vit encore dans un état libre, et malgré les anti sarkozystes primaires qui veulent mener notre gouvernement au busher, je doute qu'on est perdu de nos libertés.
Mais je pense à un gouvernement futur, qui sera issu de la peur et de l'élan sécuritaire, un état qui nous dira : "je m'occupe de tout, tu auras un emploi, une maison, et une voiture et tu nous laisse gérer", cet état a déjà tout le matériel et l'infrastructure pour asseoir son pouvoir.
J'ai toujours été pessimiste quant à l'évolution de la démocratie en France, mais sous ces caméras qui me regardent sous prétexte de me protéger, je me sens vraiment en danger.

par Dirty Epic publié dans : Les constats alarmants
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