La rue meurt

Publié le par Dirty Epic

Longtemps j'ai arpenté les rues, quelle que soit la ville, j'aimais marcher au hasard des trottoirs, me  perdre à des carrefours trop nombreux, les allées s'étoilant autour d'une place.  Arpenter le bitume était pour moi un plaisir urbain, de jour comme de nuit,  je déambulais encapuché même sans pluie, mes écouteurs occultant la rumeur citadine.
J'ai rencontré les villes sous un autre angle en sortant des rues, en pratiquant les allées, les ruelles, les jardins, les cours privées.  Charleville-Maizières est une ville de vieux avec ses magasins de prothèse auditives, Grenoble c'est Metz avec des montagnes au bout des boulevards, Nancy est vivante la nuit, des rollers-man aux prostituées en passant par les punks à chien,  Metz est une clinique asceptisée, Strasbourg un régal pour les yeux, la place de la gare sous la pluie à 6h du matin reste l'une des plus belles banalités de ma vie.
J'ai vécu mille choses dans les rues désertes des villes la nuit, je me suis baigné dans la fontaine d'Amphitrite place Stanislas, j'ai mangé du saucisson et du pâté accompagné d'un bourgogne aligoté sous l'arc Héré, j'ai chevauché l'un des loups de l'hôtel des Loups, j'ai dompté un Lion dans les jardins du Luxembourg, je suis monté sur un camion qui transportait des chalets d'un marché de Noël, j'ai fait des parties de sonnette, pris des photos au me couchant au milieu de la route, couru après un écureuil, roulé dans une poussette, puis un caddie.
J'aimais la rue comme personne. Même dans mon appartement je passais mon temps à regarder la rue, comme les vieux qui s'ennuient trop pour regarder la télé. Combien ont déjà pris le temps de s'arrêter, de s'asseoir par terre et de contempler le béton, ses motifs aléatoires, ses jointures approximatives, sa chaleur granuleuse.

Mais la rue, je ne l'aime plus. Aux intersections, aux coins des immeubles jadis accueillants, près des arbres trop verts, ont poussés des poteaux étranges aux clochettes recourbées, comme des réverbères noires où ne sort aucune lumière. Ces sphères sombres sont des globes oculaires ; dans leur orbite roulent des caméras inquisitrices, des yeux perçants et rapides, tournant partout, sans rien voir, juste pour dire "je suis là".
Ces caméras sont partout. En quelques mois elles se sont répandues et c'est comme si personne n'avait rien vu.
Cette semaine je suis resté près de l'une d'elles, pendant 10 minutes, à l'observer, à chercher à la comprendre, comme un micro-organisme. Ses mouvements sont vifs, précis, elle sait où regarder, guette les points stratégiques. Toutes les 15 secondes elle change d'angle, scanne le monde de son regard noir. Et je crois qu'elle m'a vu. Intriguée qu'un passant lui prête attention. Puis elle a détourné le regard, sans doute par timidité devant mon insistance.

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Quand j'étais au collège j'ai lu 1984. Un roman qui se passe deux ans seulement après ma naissance, je me disais "c'est kitsch, c'est déjà passé et ça ne s'est pas passé comme ça". Je trouvais assez gros que la télé nous regarde autant qu'on la regarde ou qu'un visage moustachu imprimé sur des affiches scande "Big brother is watching you". Pour moi c'était du folklore totalitaire, post Stalitler.
Et je me moquais des gens qui criaient au loup en disant : l'état centralise toutes les données internet, les fournisseurs d'accès savent tout de vos clics, votre téléphone portable permet de vous situer n'importe où par triangulation... Pour moi c'était du X Files, comme quand on dit 'bombe' et 'terroriste' au téléphone on est tout de suite mis sur écoute. De la paranoia hollywoodienne...
Aujourd'hui tout va bien, on vit encore dans un état libre, et malgré les anti sarkozystes primaires qui veulent mener notre gouvernement au busher, je doute qu'on est perdu de nos libertés.
Mais je pense à un gouvernement futur, qui sera issu de la peur et de l'élan sécuritaire, un état qui nous dira : "je m'occupe de tout, tu auras un emploi, une maison, et une voiture et tu nous laisse gérer", cet état a déjà tout le matériel et l'infrastructure pour asseoir son pouvoir.
J'ai toujours été pessimiste quant à l'évolution de la démocratie en France, mais sous ces caméras qui me regardent sous prétexte de me protéger, je me sens vraiment en danger.

Publié dans Les constats alarmants

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Alexandre 22/02/2008 00:13

Je t'avais écrit un tout long message pour te dire à quel point je trouvais tes remarques pertinentes et ton article juste, aussi bien sur les caméras que sur les anti-sarkozystes primaires, mais tout a été effacé quand je l'ai envoyé...>Antoine : c'est bien vrai. Le métro qui dit à la station Saint-Lazare "attention à la marche en descendant du train" alors qu'il n'y a même pas 5 cm de dénivellation...Bientôt on va nous dire "pour votre santé, ne pensez pas trop".

[aMèLe] 18/02/2008 12:05

Exemple flippant dans La Raison du plus fort, film choc de Patric Jean : comment suivre en continu sur plus d'un kilomètre un jeune en survêt' dans la rue la plus passante de Lyon... grâce aux centaines de caméras qui nous filment sans relâche.Histoire de rire de la sur-normativisation de notre société : http://alterego.hautetfort.com/archive/2008/02/18/sav-informatique.html (pub subliminale...).Chouette article... malheureusement !

Antoine 17/02/2008 11:27

ça participe de la sur-normativisation de notre société, on légifère pour tout et nimporte quoi au nom du politiquement correct.Y'a qu'à regarder, l'Etat-providence que d'aucuns affirment qu'il disparaît, met en oeuvre une série de normes qui encadrent et se substituent même à la vie des gens...ex: la bouffe, la vente d'alcool, etc.

ba 15/02/2008 18:54

...on est constamment surveillé; quand tu retire ton argent à la banque, nos informations personnelles sont diffusées constament (école internet), tout nos faits et gestes sont épiés. tu sais bientot ca va etre comme aux etats unis on va etre tous répertoriés dans un gros catalogue interactif lol et pis on pourra voir les rues de nancy en direct sur internet!! remarque quand tu penses à leurs grosses bulles qui décoraient le sol de nancy et qu'au final dans la mairie ils pouvaient nous surveiller et bien on en est pas loin ...à méditer