Présentation

Mercredi 20 juin 3 20 /06 /Juin 20:36
        Le  Bac, c'est toujours un truc qui fout la trouille, même si on aime certaines matières l'aura du Bac est telle qu'on finit par tout détester. Pourtant, grâce à une dondon dodelinante à la silhouette oranginesque (ma prof de français que j'appellerai mademoiselle Alka, pour ne pas faire de jeu de mot avec son véritable patronyme, Seltzer) ; je disais donc, mademoiselle Alka, dans son infinie sagesse (et le programme obligatoire du Bac), nous a fait étudier Les fleurs bleues de Raymond Queneau. Rien que le titre j'en ris encore. Entre Les fleurs du mal et l'eau de rose, ça sentait le sirupeux pour ménopausée en mal de sentiments cardiaques.
        Je l'ai lu d'un oeil inquisiteur, loin de deviner que sous mes yeux se déroulaient des kilomètres de phrases qui allaient bientôt devenir les succubes de mes nuits blanches quand ma vie était noire. Au cours de ma scolarité, rares sont les livres à m'avoir procuré autant de joie et de rêves, le plus souvent il s'agissait d'ouvrages du XXe siècle, et il n'y a guère que Flaubert qui m'a dit "Eh mec, la littérature c'est pas que des vieux barbus, ya aussi des rigolos qui savent rire sous cape."
            Bien sûr je n'aime pas que les plumes rigolardes, mais je trouve que plus un auteur fait rire et moins il est pris au sérieux. Mais je ne reprendrai pas ici la diatribe atrabilaire de Desproges sur le labeur du clown.

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             Revenons à nos moutons qui broutent des fleurs pour faire de la laine bleues. Comme le dit si bien Wikipédia, qui pour une fois est d'accord avec moi : "
Outre ses qualités littéraires incontestables, le roman présente un intérêt notable en raison de sa structure." (En fait je trouve l'emploi de "en raison de" mal-à-propos, mais là n'est pas la question). Pour faire vite et pour faire bien, Les fleurs bleues racontent l'histoire d'un alcoolique oisif qui s'évertue à repeindre son portail car un sauvageon le couvre sans cesse de graffiti. Il faut aussi souligner qu'il vit sur une péniche baptisée l'Arche. Pour clore l'hypotypose, le fainéant se nomme Cidrolin et raffole de l'essence de Fenouil.
            Mais Cidrolin n'est que le personnage principal d'une histoire secondaire, ou est-ce l'inverse ? Car Les fleurs bleues brossent également le portrait du duc Joachim d'Auge, un seigneur d'âge moyen du Moyen-Age qui vit dans un monde plein d'anachronismes et qui sautent les époques comme on passe d'un chapitre de son livre d'Histoire à un autre.
            Le roman passe d'un personnage à l'autre en usant d'un stratagème rudimentaire, le duc d'Auge prend vie quand Cidrolin s'endort, ou est-ce l'inverse ? Queneau reprend une idée vieille comme le monde, l'apologue, pour faire érudit : "Tchouang-tseu rêve qu'il est un papillon, mais n'est-ce point le papillon qui rêve qu'il est Tchuang-tseu ?"
          Dans les grandes lignes, le roman est une histoire classique, mais comme a dit Bernard d'Ormale en épousant Brigitte Bardot :"c'est dans les vieilles peaux qu'on fait les meilleures soupes". Face au quotidien hyper lassant de Cidrolin retraité-chômeur-sorti de prison qui cherche à marier ses filles, on a le quotidien belliqueux et hyperbolique d'Auge qui cherche à marier ses filles.
              Les fleurs bleues est un roman dont le tout est inférieur à la somme des parties. C'est une suite de sketches, de rencontres au sommet ou dans la vallée, de constats sur le présent, le passé, l'Histoire avec un H, ou  l'histoire avec un h. Le duc d'Auge saute 175 ans à chaque fois qu'il apparaît, il rencontre Saint Louis, Gilles de Rais, un alchimiste, trouve la grotte de Lascaux et finit par rencontrer Cidrolin lui-même (qui fait pâle figure face aux grands événements de l'histoire qu'Auge traverse).

            Pour conclure, je vais laisser la parole à Queneau, qui sera mieux placé que moi (même mort) pour vendre son livre :
"Le gaulois fumait une gitane, (...) les Sarrasins fauchaient l'avoine."
" - On finira par bâtir une mahomerie.
   - Pourquoi pas un bouddhoir ? un confucius-sonnal ?"
"A la terrasse d'un café, des couples pratiquaient le bouche-à-bouche, et la salive dégoulinait le long de leurs mentons amoureux."
"Lamélie le regarde, hagarde".
"Les compagnies royales de sécurité" (les Céheresses en fait)
"Le chapelain devina que le duc avait deviné qu'il avait deviné, mais devinait pas si le héraut avait lui aussi deviné que le duc avait deviné qu'il avait deviné." (phrase sans queue no tête, je vous l'accorde pour vous pendre.)
"L'histoire ça n'a jamais été les actualités et les actualités c'est pas l'histoire, faut pas confondre."
"La tévé c'est de l'actualité qui se congèle en histoire."
"La répétition est l'une des plus odoriférantes fleurs de la rhétorique" (ça c'est pour les gens qui disent que je radote, je ne fais que composer un bouquet de fleurs cueillies dans mon champ lexical)
"Ce que je veux, moi papa, c'est baiser".
A propos de Gilles de Rais (compagnon d'arme de Mireille Jeanne d'Arc, dont la réputation fait passer Marc Dutroux pour Casimir) : "Mettons qu'il ait violé une dizaine de petits garçons et qu'il en ait zigouillé trois ou quatre, il n'y a pas de quoi fouetter un maréchal de France." (car ce bon Gilles était maréchal de France).
"D'habitude je suis seul à penser ce que je pense". (c'est bizarre je pensais la même chose...)

Une description de toute beauté (et pourtant ce que Queneau décrit est plutôt moche) :
"Il porte une casquette carrée semi-ronde ovale en drap orné de pois blancs. Le fond est noir. Les pois sont de formes elliptiques ; le grand axe de chacun d'eux a six millimètres de long et le petit axe quatre, soit une superficie inférieure à dix neuf millimètres carrés. La visière est faite d'une étoffe analogue, mais les pois sont plus petits et de forme ovale. Leur superficie ne dépasse pas dix-huit millimètres carrés."

"Voilà, je vais me retouver tout seul sur ma péniche. Il faudra que je fasse la cuisine, lave mon linge, raccomode mes chaussettes, donne un coup de faubert sur le pont, toutes occupations qui m'emmerdent et sont d'ailleurs exclusivement féminines." (l'énumération sera faite 3 fois, rien que pour montrer que ça le fait franchement chier de faire le boulot d'une fille...)

"Aussitôt la porte s'ouvre comme par enchantement et une radieuse apparition fait son apparition.
L'apparition susdite consiste en une pucelle d'une insigne saleté mais d'une esthétique impeccable. Le duc a le souffle coupé.
- Pauvre messire, dit la jeune femme d'une voix vachement mélodieuse."
Et finalement il faut écumer les 270 pages de rhétorique sans filet (exécutée par des professionnels, ne faites pas ça la maison) pour lire :
"Une couche de vase couvrait encore la terre, mais, ici et là, s'épanouissaient déjà de petites fleurs bleues."
        C'est beau comme une paire d'Adidas une phrase comme ça, et malgré toute l'aversion que j'ai contre l'Education Nationale, je ne remercierai jamais assez la personne qui a dit "tiens ? on va mettre Queneau au programme".
Et je ne sais pas si le hasard le fait exprès, mais pour Dalì, Underworld et Queneau, j'ai découvert tout ça la même année. Quand on nous dit qu'on a qu'une fois 18 ans on a tendance à vouloir répondre "et toi t'auras qu'une fois 50 ans" avec une pointe de colère juvénile. Mais force est de constater que les sentiments à fleur de peau, on a envie de foutre le feu à un monde qui ne nous correspond pas, et on se rend compte qu'il ne correspond à personne, et que des artistes, ça et là, disséminent des graines éparses pour faire naître autour de nous des petites fleurs bleues.


infos :
Raymond Queneau, Les fleurs bleues, 1965.
Folio, n°1000
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Par Dirty Epic - Publié dans : Les fils rouges
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