L'as des pics assiettes

Publié le par Dirty Epic

    Pour chaque ouverture d'exposition, en musée ou en galerie, le conservateur du musée ou le directeur des galeries lafaillite (car l'art se vend très mal) envoie un nombre incroyable d'invitations, environ 3 fois plus que ce qu'il pourra accueillir, pour que des quinquagénaires et plus (surtout plus) viennent faire bonne figure dans ce que l'on appelle communément un vernissage. Le principe est simple : inviter les gens importants (on peut pas parler non plus de VIP, en province on les appelle les « érudits locaux » ceux qui réfléchissent, mais pas suffisamment bien pour accéder à la capitale). On espère d'eux qu'ils parlent de l'expo en bien, fassent plein de compliments pour que les gens qui ont moins de sous qu'eux paient l'entrée.

    Les vernissages sont tous identiques, les vieux n'aiment pas le changement alors on évite de les brusquer. La première règle est qu'un vernissage commence toujours en retard, pour attendre les gens importants qui pensent qu'arriver à l'heure c'est juste bon pour les ouvriers qui pointent (moi j'aime bien les ouvrières qui pointent). Quand on rentre, on remarque toujours les tables avec les nappes en plastiques, les flûtes déjà prêtes, mais le champagne pas encore, flûte ! Tout le monde se serre, les plus vieux s'assoient, et un élu commence son discours.
    L'élu c'est la caution populaire puisque les gens ont voté pour lui, c'est pour dire l'art est égalitaire et républicain mais je n'ai jamais vu de gens de couleur à un vernissage. Alors le maire ou le conseiller régional ou le ministre (si c'est une grosse expo) est toujours un homme ventripotent, cheveux gris, costume assez vieux (suffisamment vieux pour être vintage et du coup fashion) et chaussures usées sous un pantalon trop court. Il existe deux types de discours :
 
    - Le discours improvisé est souvent hilarant car on se rend compte que l'élu susnommé n'est pas du tout au courant du propos et qu'il maîtrise le sujet comme un professeur de lettres peut parler de biochimie moléculaire. Il oublie de remercier certaines personnes, il se couvre de ridicule en donnant des dates fausses alors qu'elles sont en gros juste derrière lui (mais il ne sait pas…).
    Et comme le public est respectueux, personne ne rit, mais il y a l'éternel bruit de fond indescriptible qui s'installe, personne ne parle, les doigts craquent, les mains passent dans les cheveux, les vestes se froissent un peu. Et le Maire Député des soumises se rend compte de sa bourde, mais restant digne, il ne dit rien.

    - Le discours écrit par un nègre est plus intéressant car il est souvent plus pertinent et le jeu est de trouver qui a bien pu l'écrire. Il faut savoir que dans ce cas le nègre est toujours dans la salle (s'il était vraiment noir on le remarquerait plus facilement). Il s'agit soit d'une secrétaire intelligente, d'un étudiant stagiaire ou d'un simple gratte papier d'administration qui ne sera jamais reconnu pour son travail.
    L'élu lit ses lignes sans trop savoir ce qu'il raconte, il est en mode lecture, parfois en shuffle ce qui fait qu'il se perd dans ce qu'il dit et comme il n'a pas écrit le texte et qu'il se donne rarement la peine de le lire avant il panique, rougit, bégaye, et parfois lance une petite blague pour détourner l'attention. Et on retrouve les froissements de vestes, les doigts qui craquent et quelques rires polis.

    Ensuite il y a la visite guidée de l'expo, quand l'artiste est encore vivant il y participe, mais le plus souvent c'est le conservateur qui est fier de montrer sa queullection à des gens avides de belles choses (Je reviendrai peut être sur les plaisirs d'auto-satisfaction des conservateurs). La visite est souvent très rapide parce que tout le monde sait sans l'avouer que personne n'est là pour l'art mais pour les petits fours et le champagne qui commence à s'installer sur les tables à l'entrée. Alors finalement les gens s'approchent du buffet, l'air de rien, et se remplissent la panse de canapés, chouquettes, toasts au fromage et bien sûr flûtes de champagne. Et je vais vous révéler l'incroyable vérité, ce grand banquet est payé par vos impôts, et il sert juste à obliger les gens invités à dire du bien de l'expo.


- Alors cette expo ?
- Pas mal, mais j'ai préféré les amuse-gueules au saumon pour Picasso.


    Pour conclure je parlerai des plus radins, les pires, les mielleux qui s'approchent du conservateur et qui glissent, innocemment : "ce serait possible d'avoir un catalogue d'exposition ?" Alors ils sont invités parce qu'ils ont de la thune et ils ne veulent pas payer un livre qui finira de toute façon par caler un meuble branlant. Ceux qui achèteront ce catalogue sont des amoureux de l'art, des vrais, ceux qui savent qu'une autre expo de qualité ne peut être montée que si le musée rentre dans ses frais.
    Renseignez vous dans les musées, regardez les dates d'expo, et n'aillez pas peur de demander quand se passe le vernissage (le plus souvent le vendredi avant le début de l'expo), pour que vous puissiez vous aussi profiter du gueuleton gratuit ; après tout, vous les avez payés ces zut de champagne !

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PS : Pour rentrer il faut y aller à l'arrache, genre vous savez où c'est etc. Regardez La vie rêvée des anges, la technique est imparable.

PS 2 : Je suis bien sûr très amer, cette réalité est extrême tout le monde n'est pas comme ça, il y a des vrais amateurs aux vernissages, mais ils sont noyés parmi les pics assiettes et l'idéal de libre accès à la culture est toujours autant noyauté par une intelligentia de fonctionnaires qui tuent l'art à petit feu, sans le savoir.

PS 3 : Elle n'est pas encore sortie, mais si quelqu'un veut me l'offrir c'est pas de refus !

Publié dans Les constats alarmants

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